Soleil bleu

Une réelle épiphanie comme il m’en arrive peu. Je suis fascinée par la pureté de la carnation de Duckie Thot qui vire un tantinet vers le bleu sur la couverture. Son taux de mélanine pète les scores. Le mannequin australo-soudanais est l’illustration même du raisonnement absurde de l’industrie. En négligeant allègrement de glorifier la différence, les mannequins noirs sont considérés comme étant des porte-manteaux interchangeables. Elle s’est trompée dès le départ, la beauté ne peut pas être standardisée. Il n’en existe pas une seule mais bien une multitude. Je suis fascinée par la diversité des teintes de noir. Je crois qu’il compte autant de teintes de noir que de noirs sur cette planète. C’est intéressant, la manière dont la lumière embrasse la couleur de la peau pour ne plus vouloir s’en séparer. En fait, c’est magique et magnétique. Cette couverture est magique et magnétique en tous points. Je comprends désormais mieux la fascination que suscite le simple fait d’être noir parce qu’il s’agit, avant tout, d’une histoire d’amour exclusive avec le soleil. Paper Magazine est illuminé par un soleil bleu.

Si l’Afrique du Sud avait des yeux…

Entre débrouille et passion, Themba Mbuyisa en a revendre. Venant d’un milieu modeste de Johannesburg, il exprime à travers son travail photographique la magie, que l’on ne côtoie pas assez souvent dans les médias, de son Afrique du Sud natal. A seulement 25 ans, le mec a un serial CV. Le travail de Themba a été exposé au Musée d’Art de Pretoria ainsi qu’à Londres dans le cadre de l’exposition Sony World Photography Awards. Il est régulièrement publié par l’édition sud-africaine d’Elle Magazine. Themba Mbuyisa capture son environnement et offre une pléthore de paysages au coeur et aux abords de Joburg, son sujet de prédilection. À la manière d’un photographe de street style, le jeune artiste dévoile ainsi les multiples facettes que peut revêtir son pays d’origine. Il s’est prêté au jeu de l’interview et j’ai énormément appris sur la réelle notion de persévérance et de créativité.

Themba Mbuyisa – Pool of hats

Où as-tu grandi ? J’ai grandi avec ma mère durant les premières années de mon existence puis j’ai emménagé avec le grand-père de mon frère quand j’ai commencé l’école et j’ai trouvé de nouveaux grands-parents. Je viens d’une famille élargie avec des cousins et leurs familles, c’était comme ça. Que faisaient tes parents ? Ma mère était une femme célibataire, elle n’avait pas de travail quand j’étais à l’école. Elle était volontaire pour un programme de santé au sein de notre communauté et elle gagnait un peu d’argent pour que nous survivions tous. Plus tard, elle a trouvé sa voie et elle est devenue travailleuse sociale, à son tour. Selon toi, quand est-ce que ton intérêt pour la photographie a débuté ? J’ai toujours été un enfant qui adorait dessiner et créer des oeuvres visuelles. J’étais également bon en mathématiques et sciences, je me suis orienté vers un bac en informatique à l’université du Witwatersrand mais les difficultés financières étaient trop lourdes à assumer la seconde année donc j’ai dû abandonner. En 2013, j’ai intégré le Market Photo Workshop, une école de photographie à Newtown, Johannesburg, pour apprendre la photographie. Une voie professionnelle qui me permettait de gagner de l’argent pendant mes études tout en continuant à étudier.

J’étais également bon en mathématiques et sciences, je me suis orienté vers un bac en informatique à l’université du Witwatersrand mais les difficultés financières étaient trop lourdes à assumer la seconde année donc j’ai dû abandonner.

Tu travailles désormais pour Elle Afrique du Sud, comment la connexion s’est faite ? Et selon toi, pourquoi sont-ils tombés sous le charme de ton esthétisme ? En 2016, j’ai gagné le ELLE Style Reporter Award  et, par la même occasion, j’ai rejoint l’équipe du ELLE sud-africain. J’ai eu la chance de travailler en tant que photographe professionnel une année après avoir obtenu mon diplôme. La récompense consistait à conceptualiser une page chaque mois pour les six prochaines publications. Ma responsabilité était de trouver un angle pertinent en rapport avec les thèmes abordés par le magazine et ensuite, mettre cela en images et écrire à ce sujet. Quand mon contrat de six mois s’est terminé, nous avons continué de développer cette page pendant les six mois qui ont suivi. L’équipe d’ELLE a estimé qu’elle avait sa place dans le magazine et qu’elle correspondait aux attentes des lectrices. Quand as-tu commencé à trouver ta propre expertise et que tu t’es considéré comme photographe ? C’est seulement maintenant que je commence à gagner confiance en moi et à me reconnaitre en tant photographe cependant je me suis toujours considéré photographe bien avant d’avoir mon premier appareil photo. Cependant, je pense qu’une bonne partie de mon assurance provient de la façon dont les gens réagissent par rapport aux images que partagent avec eux. Le travail que j’ai fait en 2013, durant ma première année d’études en photographie, m’a permis d’accéder l’année suivante, au Rural Scapes (nldr. une ferme au Brésil mais aussi un lab qui défend le « Rural Intermedia », soit la confrontation d’artistes au territoire et savoir-faire locaux), une résidence d’artistes à Sao Paulo. Donc, ces accomplissements m’ont aidé à croire davantage en moi alors que je continue à aiguiser mes compétences et mon esprit critique autour du concept de faire des photos.

Themba Mbuyisa – Arrested Development


Il est important de ne pas tomber dans ces travers traditionnels de vouloir faire comme ce qui existe déjà mais chercher à créer un contenu unique qu’on ne trouve pas sur Google. C’est ainsi que nous pouvons nous assurer que nous représentons l’Afrique, l’Afrique du Sud, Johannesburg d’une façon positive qui n’enlève rien à ce qui existe mais ajoute quelque chose de différent.

Tu appartiens à cette nouvelle génération d’artistes issus de la scène sud-africaine, d’une façon ou d’une autre tu représentes ton pays et son image, penses-tu qu’il en va de ta responsabilité de proposer une vision dynamique de l’Afrique du Sud ? C’est beaucoup de pression, en réalité, quand vous grandissez conceptuellement. J’ai même dû demander à une certaine publication de démonter un entretien que j’avais fait avec eux, trois ans plus tôt. Quand j’ai commencé la photographie, je n’avais pas d’idée de là où j’allais. Maintenant, tout semble plus clair et ce qui rendait les images publiées d’autant plus immatures. Il est important de ne pas tomber dans ces travers traditionnels de vouloir faire comme ce qui existe déjà mais chercher à créer un contenu unique qu’on ne trouve pas sur Google. C’est ainsi que nous pouvons nous assurer que nous représentons l’Afrique, l’Afrique du Sud, Johannesburg d’une façon positive qui n’enlève rien à ce qui existe mais ajoute quelque chose de différent. J’aime ton esthétisme, tu crées un contraste saisissant entre modernité et ethnicité, tu captures l’essence de Joburg et les différentes facettes de l’Afrique du Sud rurale, pourquoi est-ce important pour toi de jouer sur ces différents tableaux ? C’est important pour moi de re-représenter ma spécificité qui sera, je le crois, encore pertinente un long moment, toute ma vie, en fait. C’est important que je ne me perde pas dans le processus de recherche d’équilibre entre le passé, le présent et le futur pendant que je crée des images.

Themba Mbuyisa – Still Life

Est-ce que tu penses que c’est un temps opportun de représenter les différentes facettes de la femme sud-africaine noire, étant donné toutes les discriminations et violences dont elle est victime dans la société sud-africaine, dans l’ensemble de tes travaux ? Et pourquoi, à ton avis, est-ce si important ? Je crois que c’est le bon moment d’être jeune, noir et créatif. Nous avons été écartés un long moment et je crois que nous commençons à trouver cette étincelle qui recrée ce désir de réécrire notre propre histoire avec notre propre perception de la société. Je crois que cette génération, celle dont je fais partie, essaie de séparer les différences de valeurs entre un homme et une femme ce qui, davantage, accentue la nécessité de dépeindre les femmes en figures puissantes comme c’est le cas dans mon travail. Puissantes certes, mais également belles et sexy. J’ai été élevé par une mère célibataire dans des circonstances difficiles et je crois que cela a un impact sur ma vision des choses en tant que photographe. Qu’est-ce que tu aimes montrer de ta ville ? J’essaie de m’éloigner des tendances actuelles de murs blancs en toile de fond et de couleurs désaturées à la mode sur les réseaux sociaux qui ne disent pas grand-chose sur la personne photographiée au-delà des fringues qu’ils portent. L’Afrique est un continent magnifique avec des ciels bleus et des nuages imposants, des ombres soutenues et une lumière du jour éclatante et il est intéressant d’apprendre au monde qui nous sommes. Aussi, le cadre est totalement différent du reste du monde et je crois qu’il est intéressant d’en faire usage pour ainsi documenter notre style de vie, à l’africaine.

Je crois que c’est le bon moment d’être jeune, noir et créatif. Nous avons été écartés un long moment et je crois que nous commençons à trouver cette étincelle qui crée ce désir de réécrire notre propre histoire avec notre propre perception de la société.


Tu oscilles entre tes travaux éditoriaux chez ELLE Afrique du Sud et des demandes de marques telles que Lorna Jane, le Prince of Wales Polo Cup… Comment trouves-tu ton équilibre entre tes goûts personnels et les différentes commandes ?
 Honnêtement, l’année dernière, je photographiais presque tout ce qu’on pouvait me proposer mais les choses ont changé quand je suis devenu le premier photographe africain finaliste de la 32ème édition du Festival International de la Mode et de la Photographie de Hyères. Mon approche de la photographie a drastiquement changé. Je me suis rendu compte que mon travail était puissant, bien réfléchi, critique et bien exécuté, mais aussi qu’il a été rabaissé par le peu de temps investi quand il s’agissait de mes concepts personnels et ce n’était pas le cas avec tous les autres projets où je pouvais être impliqué. Ainsi, à mon retour de France, j’ai rejeté beaucoup de travaux de photographie, des appels et des réservations qui ne me permettaient pas d’aiguiser mes compétences et m’aider à voir plus loin. Qu’est-ce qui t’inspire ? D’où viennent tes idées ? Tu dois, régulièrement, t’orienter vers de nouveaux points de vue, comment restes-tu inspiré et vers quoi ton regard se porte-t-il généralement ? Les idées me viennent naturellement, bien que parfois j’aie besoin de plus de temps pour les aider à se manifester. Ce sont des choses simples comme imaginer comment pourrait être la vie, par exemple, et souvent, je fais graviter ma réflexion autour des expériences de vie et boom, j’obtiens des idées sur la façon dont je dois appréhender ce sujet spécifique ou la personne à photographier. Ah ah ah, généralement, ça se passe ainsi !

Themba Mbuyisa – Prince of Wales Polo Cup

En tant qu’artiste, utilises-tu tes opportunités professionnelles afin d’expérimenter d’autres concepts même si l’argent n’est pas toujours au rendez-vous ? J’investis mon temps et parfois mon argent quand je veux expérimenter autre chose, quoique j’expérimente rarement car j’ai d’habitude déjà une idée de ce que je veux pour une séance photo. L’art m’aide juste à ne pas m’ennuyer dans le processus de fabrication de l’image et depuis que j’ai commencé à incorporer de la sculpture à l’image, je suis pressé d’exposer mon travail. Quel est le meilleur conseil que l’on a pu te donner et que tu penses encore aujourd’hui ? On m’a, une fois, dit que je ne devais pas aller à la résidence d’art au Brésil parce que cette personne pensait que je n’étais pas prêt car j’étais trop jeune (c’était en 2014 et j’avais 20 ans), pire, je n’avais même pas assez d’argent pour m’y rendre malgré le fait que tout était pris en charge sur place. La même semaine, quelqu’un d’autre m’a dit : « Fais avec ce que tu as ! » et depuis ce jour je suis resté fidèle à cette façon de voir les choses. J’ai pu récolter la moitié de l’argent pour le billet d’avion et l’autre moitié, je l’ai emprunté à mon oncle avec la promesse qu’à mon retour je le rembourserai avec la bourse de la résidence.

La même semaine, quelqu’un d’autre m’a dit : « Fais avec ce que tu as ! » et depuis ce jour, je suis resté fidèle à cette façon de voir les choses.

Quel est le plus grand challenge auquel tu fais face actuellement dans ta carrière ? Le plus grand challenge est justement de trouver l’équilibre entre ma présence sur les réseaux sociaux et l’idée que l’art doit vieillir avec le temps donc je ne peux pas le partager avec une variété de gens librement comme ça. Mais aussi étant conscient de cela, je dois permettre aux gens de regarder mon travail afin qu’il y trouve quelque chose d’utile à travers ou à l’intérieur. Mon défi le plus grand est de savoir quoi partager sur les réseaux sociaux pour ne pas trop révéler lors de mes expositions. Et après ? Comment envisages-tu la suite de ta carrière ? Je planifie d’exposer plus en Afrique du Sud et dans l’ensemble du continent, je pense que j’ai beaucoup exposé à l’extérieur de mon pays et moins dans mon pays d’origine. Je cherche aussi à avoir ma grande exposition personnelle au cours des prochaines années tandis que je continuerais à produire des images éditoriales.

Solange, l’audacieuse

@paigecampbelllinden

Milan est colorée, Paris est coco, Londres est excentrique et New York est audacieuse. Deux fois par an, pendant plus d’une semaine, chacune de ces villes s’expriment à sa façon et rivalisent de charme. Une bataille de street style est lancée. La Fashion Week de New York est, à mon sens, la plus intéressante. J’ai l’impression qu’à New York plus qu’ailleurs, il n’y a pas de règle, il faut marquer le coup, faire un truc complètement fou pour se démarquer de la foule sans forcément jouer la carte de l’ostentation car l’air de rien le minimaliste à la Calvin Klein est encore de rigueur. À mon avis, c’est l’endroit où il faut être et faire preuve de créativité sans tomber dans les clichés car New York est trépidante, rêveuse et cosmopolite. Bien sûr que ce n’est pas le meilleur style capillaire de Solange Knowles cependant il a le mérite d’être temporaire et de ne pas passer inaperçu. Il n’aurait pas eu le même intérêt à Paris. C’est effectivement ce qui rend son approche de la mode captivante. C’est recherché, sans trop l’être, arty mais facile à porter et platine sans être plastique. Ce n’est jamais trop, jamais tiré à quatre épingles, sans jamais se compromettre tout en restant effortless. De plus, Solange Knowles Ferguson arrive à faire un clin d’oeil à ses racines africaines et ça, c’est surement le statement le plus cool de la semaine de la mode.

Dapper Dan et Gucci, une love story qui a commencé par un vol…

@gucci

La collaboration soudaine entre Dapper Dan et Gucci sent le mea culpa à plein nez. J’aime la mode pour diverses raisons et bien sûr, je la déteste pour ces mêmes raisons. La mode ou plus précisément l’industrie de la mode est essentiellement élitiste. Cette vulgarisation me sidère. Comment peut-on puiser dans le génie d’un mec comme Dapper Dan qui a compris les besoins de sa clientèle exclue d’un point de vue économique, raciale et sociale et en faire une collection vendue à des midinettes incultes de la pop ? Qu’est-ce qui empêchait le directeur artistique, Alessandro Michele, de faire appel aux services de Dapper Dan au préalable et ainsi proposer une rétrospective de la culture hip hop des années 80 ? Et si les réseaux sociaux n’avaient pas pointé du doigt ce plagiat désinvolte ? Ce mec a créé le mouvement « Fresh », permettant à des afro-américains de se sentir stylés, existés et d’être vus. Il ne fallait pas grand chose et il le savait : une dose créativité, du clinquant, du bling bling et assez de cran pour se pavaner avec des manches parachutes. Rien de plus. Dapper Dan n’a pas eu tort de s’associer à la griffe italienne. La collection capsule sera présente dans toutes les boutiques Gucci dès le printemps prochain. Je crois que par le biais de cette collaboration, il fera revivre l’esthétisme et la flamboyance de son quartier, Harlem et de son époque. Une collaboration qui pourrait bien signer le grand retour du designer, Dapper Dan. Il a juste senti le vent tourner en sa faveur, pourquoi lui en vouloir, ce serait con de sa part de ne pas faire renaître un courant dont il est l’initiateur.